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Valeur des comportements dits "agressifs" dans le développement du jeune enfant

Ce post a été rédigé par Anna BIENFAIT, Psychomotricienne . Publié le 12/11/2020 à 17:50 et mis à jour le 12/04/2021 à 19:27.

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Nous nous inquiétons souvent de voir apparaitre des réactions "agressives" chez nos enfants, nous en sommes agacés, voire outrés. Vient alors une question centrale : comment faire pour stopper les actes agressifs de nos petits bambins qui ne sont pas en accord avec nos valeurs ?

Comprendre d’où viennent ces réactions et leur articulation dans le développement de l’enfant aide à traverser cette étape le plus sereinement possible.

Nous allons voir que l’agressivité est normale et nécessaire dans le développement de l’enfant et que c’est plutôt son absence qui nous inquièterait.

L’apparition de l’agressivité est un élan de vie, elle marque un dynamisme. Elle est nécessaire au développement des capacités d’adaptation, elle permet de s’affirmer et d’atteindre des objectifs. De plus, en affrontant l’autre, l’enfant exprime son identité et sa différence, étape nécessaire au développement du sujet. Le but n’est donc pas d’éliminer cette énergie mais bien de la canaliser, de la rendre utile à l’enfant.

 

Dans le développement

La période dite « d’agressivité » dans le développement se déroule environ entre l’âge de la marche et de la parole (entre 12 mois et 3 ans, selon les enfants). En effet, les débuts de la marche autonome signent une période de conquête pour l’enfant : les bras libérés l’enfant peut s’élancer à travers l’espace et explorer son monde avec beaucoup plus d’autonomie. C’est durant cette période que les interdits se multiplient, cela entraine des émotions fortes de colère et de frustration, source de nombreux affrontements. L’agressivité est alors la manière de communiquer que l’enfant a trouvé pour s’exprimer, montrer son désaccord. L’accès au langage va petit à petit permettre à l’enfant de questionner, de raisonner, de comprendre, finalement de penser et donc de moduler ses actes et de les réfléchir.

Dans la petite enfance, l’individu n’est pas capable d’éprouver de la culpabilité, sentiment très élaboré ; l’enfant ne peut imaginer ce que pense ou ressent l’autre sauf si celui-ci l’exprime. Avant 5 ans, l’enfant ne peut pas être responsable de ses actes. Le jeune enfant n’a pas d’intention de nuire. En effet, avant trois ans, il ne fait pas la distinction entre la notion de bien et de mal. C’est à partir du moment où il s’exprime en « je » que l’on peut penser qu’il a acquis la conscience de sa totale différence avec autrui.

Nous pouvons donc expliquer les gestes « agressifs », propres au développement normal de l’enfant, par la maladresse sociale, par l’immaturité neurologique, par des habiletés langagières à peine émergentes ou encore par la capacité seulement naissante à intégrer les interdits. Mais rappelons que l’agressivité est réellement bénéfique pour le développement de l’enfant : démuni pour communiquer, il trouve là un moyen d’expression et avance sur le chemin de l’affirmation de soi.

Néanmoins certaines situations peuvent provoquer un surplus d’agressivité : l’ennui au sein d’un groupe, l’inaction subie, la promiscuité imposée, quand la frontière subjective de sécurité est franchie, mais aussi la frustration, la colère ou l’angoisse, l’agressivité ayant, dans ce dernier cas, valeur de signal.

Il est important de prendre conscience que, d’une façon générale, l’agressivité fait peur à l’enfant lui-même, il se sent débordé face aux émotions qu’il ne peut encore contrôler (le processus de régulation des émotions n’arrive à maturité qu’à la fin de l’adolescence). Et dans un même temps, il a peur de perdre l’amour de ses parents. Ainsi, l’enfant a besoin d’aide pour réguler ses émotions et il a un grand besoin d’être rassuré lors des moments « d’agressivité ». Ce n’est pas pour autant que tout doit être permis. En effet, les limites sont indispensables à l’humanisation du petit d’homme. Elles structurent et sécurisent car elles sont répétées (se retrouvent dans des situations semblables) et cohérentes (ajustées à la situation).

Les décharges motrices sont des manifestations psychomotrices de cette agressivité qui signent le lien entre ce que l’enfant vit à l’interne (émotions, pensées…) et ce qu’il utilise pour s’en libérer : le corps. Ces décharges motrices sont à interdire (avec tact) quand elles génèrent des actes agressifs : taper un autre avec la main ou avec un objet, tirer les cheveux, pincer, griffer, pousser, écraser, mordre… L’enfant qui agresse a peur de sa propre agressivité et il a peur d’être agressé en retour. Il se sent alors en grande insécurité ayant du mal à penser ses actes, ses émotions et la situation. Dans de tels cas, même un enfant qui nous regarde en souriant est un enfant en détresse. Ainsi, l’enfant qui « agresse » à autant besoin d’être rassuré que l’enfant qui a été « agressé ». Ce qui n’est pas toujours facile à concevoir pour nous, adulte. Ces décharges motrices peuvent devenir un bon moyen de libération lorsque l’agressivité n’est ni tournée vers soi ni vers les autres : courir, crier, sauter, frapper contre un matelas en sont des exemples.

Comment réagir alors ?

Etre attentif à ce que nous demandons à l’enfant

Il semble important, dans la mesure du possible, bien-sûr, de prêter attention à nos façons de répondre aux enfants dans des situations « d’agressivité » et d’essayer d’y répondre de manière non-agressive. En effet, la réponse agressive de l’adulte a pour effet de créer une surenchère favorisant la violence. Mais nous savons qu’être parent d’un enfant durant cette période n’est pas une mince affaire, cela demande beaucoup de contrôle et de présence de notre part. De plus, cette agressivité peut réveiller en nous certaines émotions très désagréables nous déstabilisant.

Nous pouvons aussi noter que, dans la mesure du possible, il est important de ne pas demander réparation à l’enfant : « tu as fait mal, va faire un bisous », l’enfant le fera par devoir et non avec authenticité. De plus, il est important d’essayer de trouver une autre manière de répondre à cette agressivité que par la punition ou l’humiliation ; la correction et l’accusation insécurise et fragilise l’enfant dans ses possibilités de réguler ses émotions et donc ses comportements. Nous n’oublions pas que cela est difficile pour l’adulte accompagnant l’enfant, il nous faut être indulgent envers nous-même et faire du mieux que nous le pouvons.

Par ailleurs, prenons garde au fait qu’être attentif à un comportement augmente la probabilité que celui-ci se répète. Il est donc important de mettre en avant le comportement que l’on souhaite consolider plutôt que de remarquer excessivement celui qui pose problème. Encore un exercice difficile pour nous, adultes, qui souhaitons voir disparaitre ces comportements dérangeants.

 

Aider l’enfant dans cette période de « tsunami émotionnel »

Il nous faut, dans un premier temps, essayer de décoder l’origine de « l’agression » (colère, excitation, découverte du corps de l’autre…) et ensuite, mettre en mots les émotions avec l’enfant, et ce dans l’instant et non après coup : « je vois, je comprends que tu es en colère, triste… ». Il est également important que nos propos adressés à l’enfant soient formulés de manière positive : l’enfant a du mal à comprendre les formulations négatives, en effet, son cerveau est encore immature. Ainsi, nous pouvons proposer à un enfant qui frappe sur une autre enfant, de le caresser plutôt que de lui dire « non tu ne dois pas le frapper ». Dans la mesure du possible nous devons utiliser un ton ferme mais calme : cela aide l’enfant à donner sens à ce qu’il vit et à entendre les interdits. La verbalisation peut avoir pour effet de nous apaiser, nous aussi. 

Si nous nommons nos propres émotions à l’enfant et si nous mettons des mots sur ses émotions à lui, nous favorisons sa capacité à comprendre et à réguler ses émotions ainsi qu’à mieux décoder celles des autres (empathie). Mais il faut, encore une fois, nous écouter en tant qu’adulte, et exprimer ce qu’il nous est possible en présence de nos enfants.

Pour limiter les décharges motrices « destructrices » nous pouvons laisser à l’enfant la possibilité de se mouvoir dès qu’il en ressent le besoin. A cet âge, demander à l’enfant d’être immobile et sage revient à nier son besoin moteur, exutoire nécessaire. Cela répond à un besoin de tranquillité de notre part, mais pas toujours de bien-être de nos enfants. Le but consiste donc à canaliser cette énergie de vie vers des activités et gestes « non destructeurs ».

Par exemple, nous pouvons proposer à un enfant qui tape sur un autre enfant avec un objet, de taper sur un support matériel. Il est aussi possible de proposer à l’enfant de passer par des jeux, comme la « bagarre », avec comme règle de ne pas se faire mal et de ne pas faire mal à l’autre. Nous pouvons également utiliser les livres pour mettre en mots les émotions et aider sur le chemin de la verbalisation.  Tous ces moyens doivent permettre d’accompagner l’enfant dans la transformation de ses pulsions. Il s’agit de favoriser le développement de l’affirmation de soi (devenir un sujet différencié) et de l’autonomie.

 

 

« Bébé quand tu grandis…

Tu n’es ni méchant ni gentil

Tu n’es ni ange ni démon

Tu es humain

Tu peux beaucoup, pas tout

Tu vas vers autrui

Tu trouves la joie, la peine

Et l’agressivité

Celle des autres, la tienne

Nous allons t’aider

A l’apprivoiser

Accepter d’être frustré

Tu peux y arriver

Et dans cette vie

Tu seras grandi. »

 

Marie Léonard-Mallaval

 

**Je me suis appuyée, pour l’écriture de cet article, sur différentes théories du développement psychomoteur de l’enfant et sur les écrits, entre autre, de Donald Winnicott, Marie Léonard-Mallaval, Sylvie Bourcier.

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