Rôle fondamental de la Nature dans le développement psychomoteur de l'enfant.

Ce post a été rédigé par Anna, Psychomotricienne . Publié le 30/11/-0001 à 00:00 et mis à jour le 13/06/2021 à 23:19.

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Dans le cadre du développement psychomoteur de l’enfant je définis l’environnement de nature par opposition aux espaces urbanisés. Cet environnement est constitué d’éléments naturels (minéraux, végétaux, animaux) peu ou pas modifiés par l’homme. Les campagnes diversifiées faites de champs, de haies, de bosquets, de rivières, de fermes isolées et certains types de jardins potagers ou jardins « ensauvagés », font partie de ces espaces. On peut, de même, opposer les objets et constructions naturels, faits principalement à partir de produits bruts (bois, pierre, terre, eau…), aux éléments constitués essentiellement de matières très élaborées (goudron, béton), voire synthétiques (plastiques).

Pourquoi s’intéresser à l’environnement de nature et le mettre en valeur aujourd’hui ? Après avoir été un environnement habituel des enfants, ces derniers sont aujourd’hui nombreux à en être privés dans les villes. Richard Louv introduit l’expression « trouble déficitaire de la nature » dû à l’urbanisation croissante, à la place des écrans dans la vie des enfants, au manque d’activité physique… Un grand nombre d’enfants serait concerné. Nous allons voir que les espaces de nature sont d’une richesse incroyable pour le développement psychomoteur de l’enfant.

Le psychomoteur rassemble, comme son nom l’indique, le psychologique et le moteur : il prend en compte, dans un même temps et dans une globalité, les développements affectif, émotionnel, cognitif, relationnel et moteur. C’est cette harmonie psychomotrice qui va faire le bien-être du sujet. 

Il est à noter que, dans ces espaces, l’accompagnement des enfants par l’adulte est primordial car il entretient la sécurité affective de l’enfant, nécessaire à sa libre exploration de l’environnement : l’adulte observe l’enfant à distance, nomme, montre et joue avec lui en fonction de son besoin. Il le protège aussi contre les dangers (champignons et fruits vénéneux, chutes...), toujours à bonne distance, ni trop proche ni trop loin.

Nous allons voir en quoi la nature offre un terrain d’apprentissage fortuit par les riches possibilités d’exploration qu’elle permet. Pour une question de simplicité je réaliserai mon écrit sous forme de parties mais il faut garder en tête que le sujet est considéré ici dans sa globalité motrice et psychologique. Cet article est structuré en trois parties : « La motricité », « Sens et émotions » et « Temps, espace, objets et personnes » avec, comme transversale, le psychologique et le cognitif.

La motricité

Les espaces de nature sont les lieux les plus propices au développement de la motricité globale et plus particulièrement aux coordinations globales complexes. Ces dernières sont mises en jeu lorsque l’action engage le corps dans sa globalité au sein d’un environnement complexe qui nécessite un ajustement particulier aux objets, à l’espace, au temps et aux autres : passer sous une branche, courir dans des cailloux ou dans des feuilles mortes, sauter, grimper, franchir des obstacles, marcher en équilibre sur un tronc… L’agilité et l’équilibre sont alors particulièrement sollicités. Détaillons en quoi cet environnement est favorable aux coordinations globales complexes.

Les espaces de nature offrent une diversité de matière set de surfaces : herbes, cailloux, graviers, feuilles, terre, racines, branches, troncs, rochers... L’adaptation motrice y est particulièrement mobilisée. En effet, les revêtements des espaces naturels sont rarement lisses et plans, ce qui permet d’exercer l’équilibre, le tonus, la force et les sensations proprioceptives (internes au corps) d’une manière particulièrement fine. 

Dans le jeu libre, au contact de la nature, les enfants comprennent vite qu’ils doivent faire attention à leurs gestes, à leurs ressources internes, à leur évaluation de la situation : une enjambée trop petite et c’est la chute, une mauvaise évaluation d’une surface et c’est la glissade, une branche trop fragile peut casser... Les capacités d’anticipation sont ici fortement mobilisées.  Cette diversité de mise en mouvement et d’adaptations perpétuelles permet aux enfants de mieux connaitre et maitriser leur corps.

De plus, les espaces naturels offrent une ouverture qui incite au mouvement, ce qui diminue le stress par la décharge motrice que celui-là crée. Ceci nous amène à faire le lien entre le « psycho » et le « moteur » : qui dit bouger librement dit décharge des tensions, et donc meilleur état psychique.

 

La prise de risque maitrisée est nécessaire à l’enfant dans la découverte de ses possibilités et de ses limites. Grimper aux arbres, sauter depuis un rocher, attraper un insecte, franchir un obstacle sont autant de confrontations au milieu naturel, souvent complexe. En milieu naturel peu dangereux (risques « doux »), il est plus facile qu’en milieu urbanisé d’octroyer la liberté dont l’enfant a besoin pour développer la prise de risque. En effet, il n’y a pas le danger des voitures, de la foule ou de la saleté des villes qui peut être dangereuse, contrairement à celle de la nature. L’adulte est également plus détendu que dans un espace intérieur : plus besoin des mises en garde comme « attention à ne pas casser ceci, ne touche pas cela, arrête de crier ». A la prise de risque peut s’ajouter la sollicitation d’une nouvelle ressource : l’endurance physique, nécessaire pour gravir une colline, par exemple. Toutes deux participent fortement au développement de la confiance en soi et de l’estime de soi. La confrontation aux situations à risque « doux » ou nécessitant un effort requiert différentes capacités : aptitude à l’analyse de la situation (le cognitif), moyens physiques nécessaires (le moteur) et capacité à mobiliser les ressources intérieures permettant à l’enfant d’affronter la situation (le psychique : faire face à sa peur, persévérance dans l’effort, face à l’échec…). L’utilisation de ces capacités ainsi que la possibilité, pour l’enfant, de faire varier le degré d’éloignement par rapport à l’adulte, lui permettent de faire l’apprentissage de l’autonomie.

Le développement de la motricité fine est aussi particulièrement favorisé par le contact avec les éléments naturels. La diversité est encore et toujours la grande qualité des espaces de nature, diversité de formes, de tailles, de poids, de textures, de couleurs… qui stimule la motricité fine : plantes, brindilles, fleurs, cailloux, feuilles, graines, bâtons... Cet environnement attrayant par sa diversité et sa multiplicité stimule naturellement l’envie de manipuler et permet à l’enfant de développer de multiples actions motrices d’exploration : attraper, arracher, cueillir, remplir, frotter, taper, mettre ensemble, soulever, caresser, coincer, sous-peser, frôler, tordre, agiter, transporter, lancer, construire … Autant d’actions qui permettent à l’enfant de développer ses compétences motrices et d’acquérir, par la répétition, des compétences cognitives.

Il est clair que pour que toutes ces interactions enfant-nature aient lieu il faut que l’enfant garde cet élan de découverte qu’il a spontanément dès son plus jeune âge. Lorsqu’ils jouent dehors, en nature, les enfants entretiennent ce goût de l’aventure et de la découverte : l’exploration n’a pas de fin, il y a toujours à découvrir, à manipuler....

 

Sens et émotions

C’est par la mise en jeu du corps, dans sa globalité mais aussi dans la finesse des manipulations, que l’enfant va apprendre à connaitre son corps. En effet, l’enfant vit son corps en mouvement tout en faisant l’expérience de ses sens. Ainsi, action motrice et sensations corporelles vont de pair, c’est ce que l’on appelle la sensorimotricité. C’est dans ce même temps et dans une réciprocité que l’enfant comprend son monde. Nous avons vu que la nature était un environnement facilitateur de cette connaissance de soi et du monde par la motricité qu’elle stimule, ce qui développe le sens kinesthésique (sens du mouvement) et le vestibulaire (sens de l’équilibre). Voyons maintenant en quoi le contact direct avec un environnement naturel suscite l’éveil des cinq sens de l’enfant.

Le goût : la diversité de plantes et de fruits comestibles qu’offre la nature permet à l’enfant de solliciter le sens du goût avec curiosité, amusement et intérêt.

L’odorat : la nature offre une diversité d’odeurs à partir des fleurs, de l’humus, de la résine des pins…

Le toucher : sens particulièrement sollicité de manière passive (vent et pluie froids ou chauds sur les mains et le visage, soleil sur la peau, herbes qui caressent, insectes qui chatouillent…) ou active par la diversité des textures à explorer (écorces, l’eau sous ses différentes formes, liquide ou glacée, la terre, le bois…). La nature offre à l’enfant une diversité de surfaces, du lisse au rugueux, du mou au dur, du léger au lourd, du froid au chaud, du doux au piquant…

L’ouïe : voilà un sens également très sollicité en nature, par des sons très discrets comme ceux du ruisseau qui s’écoule doucement, ou forts et distincts avec le torrent qui rugit ; il y a encore la branche qui craque, le vent dans la cime des arbres, la pluie qui tombe et les arbres qui s’égouttent après celle-ci, le chant des oiseaux, le cri des animaux, le froissement des feuilles sous nos pieds, le crissement de la neige à chaque pas …

La vue : elle est amplement sollicitée car les terrains naturels nécessitent une observation vigilante pour chaque pas. Par ailleurs, la nature propose une diversité de paysages qui offrent différentes luminosités, de la sombre forêt à la clairière ensoleillée, du ciel nuageux au soleil radieux. Que de couleurs différentes également offertes à l’enfant, chaque couleur connaissant une diversité de teintes : le vert sous toutes ses nuances dans le végétal, le jaune, l’orange et le rouge au soleil couchant, dans les feuilles d’automne, les lichens et les champignons, le gris et le bleu du ciel ou d’un lac : nous sommes loin de la fréquente pauvreté visuelle des objets conçus pour les enfants, multicolores, certes, mais sans nuances et dégradés, contrairement à ce que propose la nature. L’espace extérieur diversifié développe chez l’enfant une finesse d’observation. Par ailleurs, lui montrer un objet au loin puis un autre tout prêt stimule sa vue et par là même sa concentration.

Les situations naturelles un peu rudes (pluie qui fouette, vent qui bouscule, froid qui pince…) augmentent les sensations et les émotions, ce qui aide à prendre pleinement conscience de son corps s’affirmant comme altérité face au monde extérieur. La peur dépassée permet un gain de confiance en soi et une sensation de puissance face aux éléments.

La cohérence des stimulations, fréquente en nature, est organisatrice car tous les sens s’associent pour proposer une globalité au corps, c’est ce que l’on appelle la multisensorialité : un enfant assis dans un prairie sent les herbes lui chatouiller la main, il détecte l’odeur de l’herbe et des fleurs à proximité, il entend et sent sur sa peau le léger vent qui fait trembler les brins d’herbe, ce qui attire son regard. Cette multisensorialité offre à l’enfant une enveloppe sécurisante qui lui permet de sentir son corps dans une globalité, ce qui participe à la construction d’une sécurité intérieure.

L’environnement de nature offre, en plus de de la multisensorialité et de la cohérence des sensations, la redondance. Celle-ci correspond à la répétition des manipulations de l’enfant, favorisée par la richesse et l’abondance « d’objets » du milieu, et à la reproduction fréquente des circonstances naturelles. La redondance permet l’intégration et la mémorisation. Après le vent dans la prairie c’est le vent dans la forêt : s’opère alors une représentation progressive de ce qu’est le vent et des sensations associées. Aux sens et au mouvement se joint l’émotion qui anime chaque enfant au fil de ses explorations. Celle-ci joue un rôle capital dans la mémorisation des informations et des expériences.

Il se trouve que la nature inspire une variété d’états émotifs, comme l’émerveillement, la joie, la peur, la colère, la tristesse : toutes les émotions on leur place et peuvent s’exprimer plus facilement qu’en intérieur où elles risquent de déranger l’adulte, l’amenant à freiner les enfants dans leurs expressions (trop de chahut, d’excitation, de bruits, de cris, de pleurs…). Par ailleurs, alors qu’en intérieur l’espace territorial est réduit, notamment dans les structures d’accueil de jeunes enfants, dans la nature, l’espace personnel peut être régulé en fonction des besoins de chacun, ce qui permet d’éviter les conflits de territoire et le stress associé.

 

 

Espace, temps, objets et personnes

La nature offre une diversité d’espaces à explorer, à investir, de la forêt à la prairie, du lac à la rivière, jusqu’à la mer en passant par l’espace d’une cabane sous un arbre et à un nid d’insecte… Une diversité d’espaces en termes de qualité et de quantité mais aussi en termes d’échelle, du tout petit (trou de verre de terre) à l’immense (forêt). Ce sont là des notions spatiales majeures à intégrer. De plus, la diversité de la taille des éléments permet à l’enfant de comprendre les notions spatiales telles que « je suis plus petit que l’arbre, je suis plus grand que la fourmi », mais aussi les notions telles que « je suis derrière un arbre, devant un buisson, à côté d’un rocher ».

Comprendre le temps, temps qui passe, temps passé, temps présent, temps futur… que de notions complexes à intégrer ! L’environnement de nature fournit diverses manières de comprendre ces notions temporelles, par les cycles de vie marqués par la naissance d’animaux, la mort d’autres, par le cycle diurne de changement de luminosité et de température, par celui des saisons exprimées par la végétation, la température, la luminosité, les odeurs... Nous sommes encore une fois dans une multisensorialité et dans une redondance qui favorisent la compréhension de ces notions. Par ailleurs, donner du temps au temps dans un environnement de nature où adultes et enfants sont déconnectés du rythme quotidien astreignant libère les adultes d’un stress que les enfants ressentent.

Enfin, la nature offre une diversité d’objets naturels dit polyvalents. Ces objets naturels ont des propriétés physiques très diversifiées, que cela soit en taille, en forme, en couleur, en texture, en température… faits de bois, de cailloux, de terre, de feuilles, de graines… Enfin, par leur polyvalence, les objets naturels ne proposent pas une action en particulier et permettent donc à l’enfant de laisser s’exprimer sa créativité. Leur fonction peut se modifier à l’infini, notamment dans le cadre du jeu symbolique où une branche peut se transformer en baguette magique, en crayon, en canne à pêche, une feuille en assiette, en avion, en pansement…

L’environnement naturel permet également de développer ce que l’on appelle « les habiletés sociales », autrement dit ce qui permet à l’enfant d’entrer en contact avec les autres (sociabilité). Ainsi, le fait que le nombre d’« objets » identiques soit rarement un facteur limitant dans la nature permet l’imitation chez les tout petits en réduisant les conflits. De plus, cet environnement extérieur vaste, plein de surprises, d’inconnus propose des situations où les enfants peuvent avoir besoin d’aide : l’entraide entre pairs prend alors toute sa place. Enfin on y apprend, avec l’aide des adultes, à prendre soin du vivant (l’oiseau tombé du nid à recueillir, un végétal à ne pas détruire…). Et voilà l’enfant sur le chemin de l’empathie.

La diversité des expériences que l’enfant va pouvoir mener dans ces environnements va développer sa curiosité, stimuler son envie de parler et de poser des questions ; il y a toujours à découvrir et le « c’est quoi ça ? » prend toute sa place dans un esprit de découverte et de développement du langage.

 

 

Conclusion

D’une manière générale, la nature c’est l’hétérogénéité : dans cet environnement l’enfant doit construire ses réponses psychomotrices face à la diversité, il doit penser pour adapter son mouvement à une réalité changeante.

La nature est donc bien un terrain d’apprentissage fortuit qui permet à l’enfant de développer la maitrise de son corps pour s’en servir comme un outil, un allié et acquérir les facultés cognitives et psychiques lui permettant d’être autonome et de pouvoir s’adapter à son environnement.

Dans ces espaces rien n’est prévu, tout est donc possible… Ainsi, le jeu libre en pleine nature devrait être une priorité pour un développement psychomoteur harmonieux. Le contact avec la nature ne serait-il pas un besoin fondamental pour le bon développement de l’enfant ?

 

Je n’ai trouvé aucun écrit très précis développant le lien entre l’environnement de nature et le développement psychomoteur du tout petit enfant. Néanmoins, j’ai pu m’appuyer en partie sur les écrits de : Sarah Wauquiez, Iris Chabrier Trinkler, Daniela Birk, Richard Louv, Marie Gervais, Boris Cyrulnk, Mathieu Point, Louis Espinassous, Maria Montessori, Celestin Freinet et Alain Legendre.

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