La tyrannie du mieux-être

 

A moins de vivre sur Pluton, vous ne pouvez pas avoir échappé à la vague healthy qui secoue le monde (occidental) : à moins d’être Charles Bukowski, vous avez sans doute pris part, de près ou de loin, à cette réflexion concernée sur la santé, physique et mentale du genre humain.  Genre, qui a, il faut l’admettre, une nette propension à se préoccuper de lui-même (ce qui en fait le spécimen le plus résistant de notre écosystème).

Peut-être faites vous partie des gens qui se lèvent à 6 heures du matin pour courir avant d’aller travailler, de ceux qui écument les forums pour trouver le meilleur mousqueton en vue d’une prochaine escalade en montagne ; peut-être savez-vous réellement ce qu’est une enzyme, comment gagner de la masse musculaire ou vous soigner uniquement avec des huiles essentielles. Peut-être faites-vous partie de ces gens qui regrettent qu’on ne puisse plus fumer au restaurant (moi), mais qui ne touchent pas à la viande (encore moi) et qui préfèreraient mourir plutôt que d’utiliser une crème de jour avec plus de 5 ingrédients (toujours moi). Enfin si vous êtes de ceux qui endurent les discussions à table sur le nouveau régime alimentaire sans gluten de votre belle-sœur en finissant le rosé et en vous gavant de chips tout en espérant tenir jusqu’au dessert, vous avez toute ma compassion.

Qui que vous soyez, vous avez forcément été confronté à la question épineuse du mieux être, qui semble nous tarauder jusqu’à l’obsession.

Pas nouveau

Ne soyons pas stupides. Personne ici ne se fera l’avocat de la déglingue et de la junk-food. Picoler 5 fois par semaine, fumer-mal manger-pas-dormir n’est pas un but en soi, on ne va pas se mentir. On peut le faire, être bien dans sa peau et avoir envie de racler la tête de ses amis sportifs contre un mur en crépi, mais ce n’est pas forcément le truc que l’on va mettre en valeur dans un date. (Ou alors on est un punk du bien-être et c’est cool aussi).

Accorder de l’importance à sa santé, à son bien être est un signe d’estime de soi dans une certaine mesure. Prendre soin de soi, s’aimer assez pour vouloir un corps qui dure, un mental qui permet de fonctionner, c’est vieux comme le monde, un truc de sages qui sous-tend un tas de philosophies, presque un corollaire de l’existence humaine.

Globalement c’est plutôt, soyons pragmatiques, la bonne voie.

L’hystérisation du discours autour du corps et de l’esprit a elle aussi toujours existé (ascétisme, glorification du corps hellénique, mortification chrétienne et j’en passe) et je ne suis pas loin de penser que nous assistons à la version 2.0 de la chose. Je pense au papa de ma copine Juju qui court tous les jours depuis 30 ans sans application et sans aller au Nike store pour illustrer ce que nous avons tous déjà : le sport, le bien-manger et la méditation, ça existe depuis longtemps.

Une prise de conscience

Merci Michelle, me direz-vous, d’enfoncer les portes ouvertes. Mais faisant partie de ces xennials qui ont souvent le sentiment d’avoir inventé le fil à couper le beurre, je pense cette précision utile, ne serait-ce que pour nous situer à l’échelle de l’Histoire.

On ne peut pas nier qu’une prise de conscience collective a eu lieu, mais elle n’arrive pas par hasard. Le boom entamé dans les années 50 en matière industrielle, agroalimentaire, technologique et pharmaceutique a eu des retombées pas toujours bénéfiques et notre génération est celle qui en refuse les effets secondaires (coucou les pesticides en masse, les trucs dégueus dans vos cosmétiques, les additifs dans la bouffe). Les préoccupations étaient autres (nourrir en masse, faire repartir l’économie) et l’euphorie collective teinté de capitalisme sauvage ont permis pas mal d’excès. Alors oui, voir nos aînés développer des cancers chelous et faire de nouvelles allergies tous les ans nous pousse à la méfiance.

Le poids du secret, l’omerta que subissaient également les générations précédentes sur la dépression, le trauma, ce poids d’une société pudibonde et rétrograde a volé peu à peu en éclat, nous permettant de trouver les clés pour nous soigner et nous guérir de la souffrance mentale, ce qui est une chose formidable ; il n’y a rien de plus exaspérant que les discours débiles glorifiant le stoïcisme de nos aînés face à l’adversité («Avant on ne pleurnichait pas pour rien.») qui fait toujours comme si nos ancêtres ne se suicidaient pas, ne picolaient pas pour noyer leur chagrin ou ne faisaient pas de dépression sévères, que l’on cachait soigneusement à coups d’excuses bidons dont personne n’était dupe. (J’ai eu la réponse à cette question de notre nombrilisme générationnel en discutant avec mon papy Marcel une fois, lui demandant comment il avait surmonté le fait de ne pas savoir qui était son père et d’avoir cru pendant des années que sa mère était sa grande sœur. Il m’a simplement répondu ; « Il y a eu la guerre, j’ai pas eu le temps d’y penser et de toute façon je savais pas ce qu’était un psy. » Problème réglé. )

« Moi, en mieux »

La société a évolué, donc, vers une sorte de libération du corps et de l’esprit, qui a eu de nombreux effets bénéfiques sur les individus. Mais que dire de cette fulgurante dérivation vers ce self érigé en absolu ?

Pas besoin de sortie de la cuisse de Jupiter pour comprendre l’individualisme forcené engendré par le libéralisme. Le collectif perd du terrain face à la volonté de réalisation personnelle, qui transcende l’appartenance religieuse, culturelle ou politique. La glorification du moi, le parcours individuel devient le seul axe valable, nous en avons des exemples inspirants ou terrifiants, de Mohamed Ali à Steve Jobs.

Je l’aime tellement

Pas étonnant du coup, que cette question du bien-être, de notre besoin, humain, intrinsèque de trouver l’équilibre, le calme mental et physique, devienne un enjeu économique, une manne pour les médias, les entreprises. Nous sommes tous à des degrés différents, du yuppie Sarkozyste à l’autonome anarchiste, pris dans les filets du capitalisme, quoi que nous en disions. Le self  lui-même devient une entreprise, un enjeu de carrière, une vitrine : nous nous mettons en scène, nous achetons, nous lisons, nous surfons sur Internet pour trouver la réponse à notre question existentielle : Qui suis-je ? Comment trouver les clés de moi-même ? Repliés sur notre ego, pris dans le vortex du « moi », nous cherchons comment faire pour être plus serein, plus concentré, pour lâcher les réseaux sociaux, pour ne plus avoir peur du regard des autres, pour nous débarrasser de notre sentiment d’inadéquation, pour fuir nos angoisses, notre anxiété, la dépression, faire plus de sport, manger mieux, moins perdre de temps, être plus productif, donner du temps aux choses importantes etc.

La performance du mieux être, commence, avec en toile de fond, cette injonction collective, dans l’air du temps : il faut aller mieux, toujours plus. La quête n’a pas de fin, car, oui, le cerveau est un organe qui nous laisse rarement tranquilles. Sans oublier qu’elle écrase et crée une nouvelle catégorie d’outsiders, d’inadaptés qui ne se soumettent pas à l’injonction, soit parce qu’ils ne le veulent pas, soit parce qu’ils ne le peuvent pas.  Car penser à soi, à ce que l’on mange, ce qu’on achète, ce qu’on fait à son corps est aussi un luxe que tout le monde ne peut pas s’offrir.

Une quête absurde ?

Je me suis toujours interrogée sur notre volonté presque désespérée d’accéder au bonheur, tout en n’ayant aucune définition et même de preuve de l’existence de celui-ci, désirer une pizza quatre fromage m’apparaissant depuis toujours comme une dynamique bien plus intelligente. C’était évidement avant que la dépression ne me frappe de plein fouet de manière inopinée comme Laura défonçait la tête de Nicky Larson avec un marteau géant. Evidement, derrière, j’ai arrêté d’ignorer mon état en mode «jusqu’ici tout va bien » et j’ai cherché des solutions (« méditation ? macramé ? danse orientale ?). Derrière le mot « bonheur » je vois maintenant « ne pas souffrir » : ne pas souffrir est désirable, il n’y a pas de vérité cachée dans la souffrance. C’est un enjeu pragmatique, et raisonnable. La quête de cet eldorado de l’équilibre absolu est réthorique, c’est un leurre ; nous essayons bien plus d’accepter notre condition humaine, trop humaine d’être que la vie abîme et qui essayent de surnager.

Un enjeu égoïste ?

Alors notre statut d’êtres qui souffrent nous autorise-il à nous tyranniser nous même, à entrer dans la spirale, cette quête du mieux-être ? Pour quoi faire ?

Loin de moi l’idée de prôner la dissolution du « moi », je m’interroge sur le bien fondé du bien-être individuel. Dans un monde qui engendre la destruction pure et simple de tant d’individus et d’injustice, on peut légitimement se poser cette question.  Pardon de faire l’élève de Terminale L (« La guerre c’est mal ») mais je n’ai pas le temps de développer un argumentaire géopolitique élaboré. Qu’importe si je vais bien, en substance, je ne suis pas grand chose et si d’autres se prennent des bombes sur la tronche, je ne sais pas si manger des graines de chia va améliorer les choses. Cet argumentaire est très énervant, je sais, surtout venant d’une blogueuse qui fait des recettes de crème de jour. Mais ce serait mentir de ne pas avouer que nous ressentons tous cela, l’absurdité même de notre volonté de puissance, de cette envie de nous extraire de la masse, de ne plus être juste un humain qui souffre, mais celui qui a trouvé les clés de son propre équilibre, la solution à sa condition.

Le piège de la culpabilité

La dynamique dans cette quête de soi a pris de multiples formes dans l’Histoire, de l’éveil poético-religieux à l’époque contemporaine ; la surenchère liée à notre époque nous enfourne dans une spirale épuisante de vélléité-culpabilité qui semble ne pas avoir de fin. La foison de médias et d’informations nous rend à la fois euphoriques (« Je peux le faire ») et paranos (« Suis-je le/la seul(e) à ne pas courir, être plus productif, mieux manger, trier mes déchets, écrire un roman etc ? « ) : au cœur même de ce mouvement, il y a la culpabilité constante de « ne pas être« . Même face aux conseils avisés de lâcher-prise, on peut finir par s’en vouloir de ne pas y arriver. Le cercle se referme sur nous. Certains blogueurs eux-même parlent de l’injonction au mieux-être qui devient un impératif et une fuite du sens, mettant l’accent sur leur propre incapacité à faire face à cette course au « moi en mieux » et la culpabilité qui l’accompagne.

Un meilleur moi ? Pour qui ? Pour quoi ?

Un ami qui vit en autarcie à la Réunion m’a dit que j’étais trop en colère, que mon énergie négative me bouffait, et bouffait les autres. Il pense que la seule solution pour l’humanité est de créer des individus conscients et heureux et que leur énergie transformera le monde ; cette quête de la transformation individuelle, du « moi en mieux » apparaît, à l’aune de cette affirmation New Age et un peu facile, plus valable, plus sensée.

Il y a une piste, même si elle n’est pas suffisante.

Se transformer pour quoi ? Être mieux pour donner, pour ne plus être pris dans les filets de son mal-être et agir dans le bon sens. Oui. Faire du sport pour vaincre son mental et être disponible, se sentir mieux et donc moins en colère, plus enclin à la compréhension ? Oui.

Je crois profondément que nous ne pouvons pas aller mieux sans que les autres aillent mieux aussi ; mais, car il y a tant de choses à garder dans cette volonté de devenir meilleur. Peut être parviendrons-nous à nous extraire de la facette purement commerciale et coercitive de la chose pour la transformer en une force à la fois individuelle et collective, une exemplarité (oui c’est important aussi, les gens qui réussissent quelques chose, qui inspirent) car nous avons besoin de lien et sens.

Pas uniquement de réalisation personnelle.

Et n’oublions jamais:
voilà c’est tout pour ce soir, bisou.

2 Comments

  • Mouvements aberrants dit :

    Encore un superbe article que tu signes là…j’avais un prof de socio à la fac qui parlait de l’injonction récente d’être en bonne santé. Ça m’avait fait sourire mais il est vrai qu’il y a de plus en plus de pression autour du mieux être avec toute l’hypocrisie habituelle des injonctions sociales supposant qu’elles ne relèvent que la volonté personnelle de chacun. Exemple très bête : je suis fumeuse et je trouve que les gens se permettent plus facilement des remarques sur ce fait qu’il y a quelques années. À coup de « ce n’est pas bien » « arrête de fumer, tu bousilles ta santé » « c’est complètement débile ». Merci merci, mais vous êtes au courant qu’on ne fume pas par fierté ?

    Je ne pense pas que ce soit un hasard que le rayon de développement personnel ce soit largement étoffé ces dernières années. Dans le fond tout le monde est largué, pour cause, de plus en plus d’inégalités, une pression folle au boulot et la peur de tout perdre d’un jour à l’autre. Alors on essaye de contrôler la chose sur laquelle on pense avoir le plus de pouvoir, notre corps et notre environnement proche. La tendance healthy finalement, ce n’est pas l’expression de la volonté de puissance mais sa réaffirmation. C’est le résultat d’une puissance court-circuitée qui tente tant bien que mal de s’exprimer.

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