La dépression

Je crois fondamentalement au pouvoir de l’écriture. Sans vouloir rentrer dans l’adage poético-romantique de «L’écriture m’a sauvé la vie», je dois reconnaître que certains de mes articles ont été cathartiques et m’ont permis de tirer un trait sur mes peurs. Lorsque je tape ces mots sur mon clavier, je pense à celui que j’ai écrit sur les relations toxiques (intitulé, très à propos : Survivre à une relation toxique) et à quel point il m’a libérée.

La parole décomplexée est un exercice difficile : il s’agit à la fois de se livrer, sans tomber dans un excès de pathos, un exhibitionnisme malsain. Parler de la dépression, c’est périlleux, parce qu’on peut toujours être catalogué.e, mal compris.e, voire raillé.e.

Mais qu’importe, je le sais, les retours sur mes articles précédents l’ont prouvé, on a besoin de mots et que quelques fois, il faut que les autres s’y collent ; du coup, je le fais.

Le déclic

J’ai observé que chez moi et chez beaucoup de mes proches, la vie fonctionne par phases ; qu’avec le recul, ont peut les circonscrire avec une relative précision, comme sur une frise historique subjective. Je ne sais pas dans quelle mesure les choses mûrissent en nous pour nous mener à certains dénouements : je n’ai pas de croyances particulières en la matière, à part que, si l’on est relativement bien entouré.e et que la vie ne nous accable pas outre mesure (mais tout est relatif) on peut se ménager un peu de temps pour penser à soi, et apprendre à se comprendre.

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Le déclic, quelques fois, en est vraiment un : une révélation subite. D’un coup, tout nous paraît clair. Ça l’était déjà avant, mais on est prêt.e, on voit. Ça peut être une parole lancée en l’air, un geste, une situation qui se répète ; la forme que ça prend, cette révélation, est aussi triviale qu’indéfinissable. Le temps de notre réaction l’est aussi : immédiat, ou différé. On peut ruminer longtemps avant d’accepter ce que l’on a déjà compris.

Pour moi, ça c’est fait en deux temps : dans le cabinet du médecin et à travers une tierce personne. La première a mis en mots ce que je ne me résolvais pas à accepter ; le deuxième a mis en mots sa propre dépression, et a libéré quelque chose dans ma tête.

S’il faut en passer par là, sans entrer dans des détails intimes, je dirais que le pic de ma dépression s’étant traduit par une incapacité presque totale de dormir, des pensées très déplaisantes en boucle et un épuisement moral quasi total, j’ai du me rendre chez le médecin parce que, et bien, c’était une question de survie. Elle n’a pas mis longtemps à poser son diagnostic, car ce n’était pas très difficile de comprendre. Pourtant, je suis presque tombée de ma chaise. Elle a du lutter un peu pour que je me laisse alpaguer par cette idée. Mais au bout de quelques minutes, à peine, je me suis rendue. C’était évident, même pour moi.

La deuxième étape, c’est un post de Kid Cudi, un artiste américain, que j’aime bien, sans en être une fan absolue. Il a écrit un long message sur sa page Facebook qui m’a bouleversée. C’était bien après que je connaisse mon état dépressif, ce qui montre à quel point le processus d’acceptation est long et douloureux.

Je sais bien que ce qu’il dit ne va pas toucher tout le monde ; que d’aucuns peuvent n’y voir que les jérémiades d’un artiste autocentré. Mais ces mots sont entrés en résonance avec mes sentiments, ils m’ont immédiatement fait pleurer. J’ai lu ce que je ne pouvais pas me résoudre à exprimer voire même, ce que je m’interdisais de ressentir. Chaque mot noir sur blanc, m’a frappé en plein coeur. Il est très probable ce post, quelques mois auparavant, m’aurait laissée de marbre. Au moment où j’ai lu ces lignes, je savais que je faisais une dépression. 

« Je ne sais pas à quoi ressemble la paix. je ne sais pas me détendre. Mon anxiété et ma dépression ont dominé ma vie aussi longtemps que je me souvienne […] » 

« Je mérite d’avoir la paix. Je mérite d’être heureux et souriant. Pourquoi pas moi? »

Cette dernière question résume le point d’interrogation qu’à constitué ma vie depuis l’enfance, avant que je ne sache ce que j’ai. Pourquoi ? Pourquoi suis-je « comme ça »? Une réplique puérile, certes, mais ce questionnement est celui de l’enfant en nous qui ne trouve pas de réponse à son mal-être.

La culpabilité, la honte qu’il évoque (« J’ai tout, et je souffre. Je mens à tout le monde. ») m’a taraudée des années durant. Ce qu’il en dit, « je veux arrêter de mentir, à moi, et aux autres« , c’est exactement ce que je ressens.

Le traitement

Quand un diagnostic de dépression est posé, on se trouve face à trois voies : la médication, la prise en charge psychologique, ou les deux à la fois. (Je ne suis pas assez calée en médecine douces/holistiques, il doit exister d’autres voies qui passent par le corps notamment).

C’est maintenant que je vais expliquer quelque chose de pas très populaire et que je ne veux pas qu’on interprète mal ; mes propos n’engagent que moi et n’ont aucune valeur universelle. Ceci étant posé : je ne suis pas une bonne cliente de la psychanalyse/psychothérapie.

« Ah ! » vont s’écrier les professionnels de la chose. « Typique ! ».

Bibi chez le psy.

(Oui parce qu’en matière de psycho, tout se retourne invariablement contre nous et parle à notre place.)(Ceci est un message passif-agressif.) Je suis typique de la résistance à la psychothérapie-psychanalyse. Je ne le nie pas. Je ne sais pas si c’est bien, je sais que j’ai probablement tort. J’ai testé des méthodes, vu des professionnels. Je ne suis pas résistante à l’idée même. Mais.

Mais j’arrive toujours aux limites de la chose : la finitude humaine, notre exceptionnel statut d’êtres qui ont conscience de tout. Ça fait connasse, je sais. Mais une fois qu’on me dit dans quel stade du deuil je suis, et que je réponds que « je sais bien, mais que je ne peux pas me résoudre au deuil parce que la tristesse est ma condition et que le deuil n’est qu’un mot, que je ne le ferais jamais parce que je n’en ai pas envie, parce que l’injustice de la mort est un horizon indépassable et inacceptable », on n’avance plus.

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« Il semblerait que nous soyons faits pour souffrir. C’est notre lot. »

Oui,  je sais que je peux creuser en moi et trouver plein de choses traumatisantes, des pensées caca, des dénis, des portes fermées. Mais je n’ai pas envie de les ouvrir. Pas envie de voir combien je peux comprendre ma souffrance. Alors quoi ? C’est la question, une fois qu’on a fait le tour de ses névroses ; elles ne partent pas. On les comprend. C’est bien. Je n’ai pas envie de plonger là-dedans. Je sais que c’est du déni, j’assume. Je m’autorise à ne pas avoir envie de mettre les mains dans le cambouis, de fouiller, de m’analyser. Heureux les imbéciles, j’ai envie de dire.

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« Je ne me suis JAMAIS senti aussi mal. » Chris Traeger, le dépressif le plus healthy de la planète.

Enumérer cela, ce n’est pas dire que le processus d’analyse n’a pas de valeur. Qu’il ne fonctionne pas. Qu’il est inutile.

Je ne vais pas dissimuler : j’ai des réticences (sans blague) face à la psychologie à outrance, à l’explication de tout par ce biais. Cette science humaine élevée au rang d’absolu, m’inquiète parfois (souvent).

Ceci étant posé, je peux dire sans complexe que je me suis tournée vers la médication, avec l’aide de ma généraliste.

Loin de moi l’idée de faire l’apologie de substances médicamenteuses fournies par des trusts pharmaceutique surpuissants ou de dire que c’est la solution, que c’est trop génial. Je le précise ici : je ne fais que relater mon expérience, et je ne compte pas faire de prosélytisme. Déjà, car je ne pense pas que prendre des médocs soit anodin et sans conséquences et parce que je ne suis ni médecin, ni psy, ni marabout. Mais je le dis sans rougir : j’ai pris un traitement médicamenteux pendant un an et demi. Et cela a été une deuxième révélation.

J’étais à la fois dévastée par le diagnostic et par l’idée même de prendre un traitement. Je me sentais comme les second rôles dans les films, clichés vulnérables accros à des pilules qui les aident à vivre. J’ai regardé la boîte fixement pendant une semaine, effarée par le liste des effets secondaires et la situation dans laquelle je me trouvais. Je ne pouvais pas me résoudre à être cette personne là. Les mots de mon médecin tournaient en boucle dans ma tête : « Si vous aviez un cancer, vous prendriez vos médicaments sans vous poser de question. » Oui. Mais l’esprit se soigne-t-il comme le corps ? (Vous avez trois heures).

J’ai fini par le prendre, ce traitement. Et l’alliance du bon dosage et de la bonne molécule, m’ont fait vivre normalement pendant cette année et demi.

La vie « normale »

Je m’explique. J’entends déjà les commentaire. « Personne n’est normal! », « Faut pas se sentir anormale », « Tout le monde souffre! » etc. Y’a pas de vie normale. À part quand on modifie quelque chose dans votre cerveau et que vous ouvrez les yeux sur une réalité que vous ne connaissiez pas jusqu’alors.

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« Je n’aurais jamais une vie normale. » Buffy, qui est atteinte de maladie mentale, hein, ne nous voilons pas la face.

La prise de ce traitement chimique m’a fait réaliser deux choses : la dépression n’était pas une chose nouvelle, c’était un état permanent, une façon de vivre depuis l’enfance, ET, je pouvais vivre autrement.

En trois semaines, j’ai compris que je n’avais jamais vécu sereinement. Que toute me vie s’était construite sur cette façon de subir, de gérer l’anxiété, le stress et le vide. Le fait même de me réveiller le matin sans cette sensation d’écrasement était un miracle. Réussir à projeter des choses sans que ce soit un poids, un soulagement considérable. Avoir une humeur à peu près égale (c’est-à-dire que le curseur des émotions ne soit pas dans le rouge à chaque fois), dormir, réussir à arrêter mon cerveau pour dormir, ne pas imaginer le pire, tout le temps, ne pas ressentir ces moments de non sens, de vide, de sentiment de non issue, d’horizon indépassable, était une victoire incroyable. Ne pas me sentir à bout, constamment, ne plus ressentir cette envie de rentrer dans un trou et de plus en sortir, de disparaître. Être débarrassée cette apathie écrasante, que je combats à tous les instants. Ne plus me faire violence pour faire des choses simples, sortir, voir des gens, des gens que j’aime, sans ressentir de l’anxiété. La liste est longue.

J’ai eu le sentiment d’avoir de nouvelles lunettes : je voyais mieux, plus clair, plus loin, avec plus de couleurs. Cela m’a rendue très, très triste, car j’ai compris que mon petit château était construit sur de la souffrance, que j’avais passé ma vie à essayer de corriger un boitillement en m’épuisant pour compenser.

Oui, quelquefois, on manque de sérotonine, ou que sais-je, quelque chose dans notre cerveau, une chimie particulière nous handicape.

Les médicaments m’ont appris ça ; je n’étais pas responsable, je n’étais pas fautive de souffrir. Et cela a été le plus grand soulagement. Car là est le truc compliqué : j’ai passé ma vie à m’en vouloir de ne pas faire « quelque chose pour aller mieux » (quoi que cela veuille dire), à me culpabiliser de ne pas être assez normale, à me sentir lâche, feignante, trop soucieuse, trop anxieuse, trop en colère. Jamais je n’aurais cru, qu’il manquait quelque chose dans mon corps, que je n’avais pas la main sur ça, que je n’étais pas responsable de cette apathie que je hais, de ces pensées obsessionnelles, que je méprise. Ça, ça a été le plus grand soulagement de ma vie, cela a levé cette peine infinie de se sentir comme une mauvaise personne responsable de ce qui lui arrive. C’est le bien que m’a fait le traitement, sans pour autant me transformer en légume ou en dingo extasiée. 

Et surtout : j’ai mis un mot sur ce truc en moi, et ce seul fait a été un soulagement ultime.

Mais c’est quoi? D’où ça vient?

Du coup, le questionnement a commencé : je suis remontée aux racines de mon mal. J’ai eu de longues conversations avec ma mère : « Tu étais une enfant soucieuse », me disait-elle. Oui. Aussi loin que je me souvienne, tout m’a toujours paru insurmontable, anxiogène. Je réfléchis. Les événements de mon enfance, qui ont commencé lorsque ma mère était enceinte. M’ont-ils modelée ? Suis-je avant même d’être née, modifiée par la souffrance ? Comment mon cerveau s’est-il développé ? Pourquoi me manque-t-il quelque chose ?

Les avancées sur la plasticité du cerveau nous permettent de mieux comprendre que celui-ci se transforme et se modèle selon les traumatismes. Je réfléchis encore. Ça m’écrase. Je suis née comme ça. C’est un truc que j’ai traîné et que je vais traîner encore. Je le sais. Je l’ai toujours su. Je n’idéalise pas la vie des autres, celles et ceux qui n’ont pas ce déficit, mais je sais que je suis différente. Et que beaucoup sont dans le même cas que moi.

Une blogueuse que j’aime beaucoup, maquilleuse, sublime et talentueuse, parlais de sa dépression en ces termes : « Every single thing in my life became a thing I HAD to do. » (« Chacune des mes actions dans le vie devenait une chose que je DEVAIS faire. ») Sa vidéo est ici et oui, elle parle de dépression avec intelligence tout en se maquillant, voilà la magie d’Internet. 

Cela résume tout, selon moi, le processus de ma vie. Je n’ai jamais été introvertie, j’ai toujours eu une vie sociale développée, des amis, des relations, des amours, des études réussies et un travail que j’aime, des hobbies sympas. (Je ne me justifie pas et si cela n’avait pas été le cas, je n’aurais pas été moins valable. Je veux juste dire que je suis dans les clous, de manière pas très originale.)

Mais tout cela, TOUT, me demande un effort, crée de l’anxiété erratique. Je ne sais pas me réjouir. Je ne sais pas me laisser aller. Je ne sais pas être heureuse. Je ne sais pas ressentir de la joie. Jamais.

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« Je vais bien. Je suis juste pas heureux. »

Jamais. Cette vie en nuance de gris est belle. Bien loin de moi l’idée de ma plaindre. Je suis privilégiée, d’où un sentiment fort de culpabilité. Je suis reconnaissante, hein.

Je sais que le pic de la maladie a été déclenché par la mort de mon meilleur ami. Que me lever le matin est devenu encore plus difficile ; que tous les aliments ont eu, et pour longtemps, un goût de poussière. Mais cet événement n’a fait que pousser à son paroxysme une chose qui existait déjà.

Suis-je pour autant capable de décrire la maladie ? Pas tellement. Lors des pics, c’est une sensation d’être un fantôme, de ne rien sentir, d’être en pilotage automatique. Que tout le monde s’éclate, qu’on ne comprend pas la joie des autres. Du vide ; du rien. L’impression d’un tunnel sans fin. Du gris. Que rien, absolument rien n’a de sens véritable.

Mais en dehors de ces phases aggravées? Pour moi, c’est cette impression d’avancer avec des béquilles, d’essayer de masquer, de cacher son boitillement, qui fait mal toute la journée sans pouvoir le dire. C’est jouer la dissimulation, avoir la sensation qu’on n’est pas quelqu’un de bien, qu’on est responsable de son apathie et de son anxiété. C’est en faire toujours plus que les autres pour ne pas être démasqué.e.

Comment savoir que ce n’est pas le « blues »? Lorsqu’on en souffre pas, on ne peut pas imaginer ce que c’est (et tant mieux !), même quand on est tristes, ou « déprimés » ; cette maladie est aussi réelle qu’un eczéma galopant. Lorsqu’on en souffre, on sait, même dans le déni, qu’on a quelque chose (on se dit, « quelque chose qui cloche »).

Dépression et résilience

J’ai eu cette conversation du coup, il n’y a pas longtemps. Le nombre de gens qui vivent des évènements traumatiques en ce monde, de ceux qui ne souffrent pas de dépression malgré les tonnes de trucs merdiques qui leur sont arrivés.

C’est un fait : on peut souffrir de dépression sans traumas dans sa vie. Oui.

C’est un fait aussi : dans le panel de gens (diagnostiqués) qui souffrent de dépression, celles et ceux ayant des enfances merdiques ou des traumatismes, sont sur-représentés.

Quand on fait partie de cette dernière catégorie, comment démêler les fils de la maladie. Qui de l’œuf ou la poule ? 

L’image de la personne dépressive, allongée sur son lit, fixant le plafond sans pouvoir rien faire est dans tous les esprits. Or, on peut être dépressif et résilient, fort, battant. Nous ne sommes pas responsables de cet état, même s’il n’excuse rien. Les personnes dépressives n’ont pas de passe-droit. Souffrir de la maladie ne donne pas le droit de se comporter comme un connard ou de ne pas faire les choses, de mentir, de tromper. Mais cette lutte de tous les instants, on ne le crée pas soi-même.

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« Tu as l’air normale. » « Je suis triste. » »Tout le monde est triste. »

Je l’ai dit plus haut : j’ai une nature à ne pas m’attarder sur le passé, à pardonner, passer à autre chose, ne pas ressasser, jamais. J’ai transformé la maladie en volonté de puissance. Mais j’ai aussi, dans cette résilience, développé une grande capacité de dissimulation. J’ai donné le change, menti parfois et caché à tout le monde les symptômes de la maladie en jouant la grande gueule, la maligne. Être dépressi.f.ve, ce n’est pas ne pas être faible. Je le dis souvent : c’est aussi en faire plus pour compenser.

« Détends-toi »

Du coup, j’en ai parlé. J’ai essayé de faire comprendre le truc. Tous mes proches ont été super. Mais ce n’est pas toujours le cas.

C’est ça, avec la vulgarisation du mot « déprime ». On ne sait pas ce qu’il y a réellement en dessous. Du coup, lorsque l’on en parle, on s’entend parfois dire des choses ou donner des conseils qui font chier.

  • Fais de la méditation
  • Fais du sport !
  • Détends-toi
  • Prends des plantes
  • Regarde une série marrante

Évidemment, c’est tout plein de bonnes intentions. Mais, moi par exemple, je suis une meuf qui passe le plus clair de son temps à dire des conneries et à se marrer. J’ai des potes qui ont le même humour débile que moi. La maladie n’empêche pas la rigolade, c’est pas le sujet. Mais si on pouvait « se détendre », on le ferait, on n’est pas stupides (« Tiens, toi, t’as envie d’être détendue ? Parce que moi perso je préfère super me noyer dans ma piscine d’anxiété mais chacun fait ce qu’il veut. »)

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« Pas besoin de me dire que ma dépression n’a pas de sens. Je le sais. C’est pour ça que c’est flippant.« 

C’est difficile, parce qu’on ne mesure pas de l’extérieur, et c’est bien normal, que la capacité de dissimulation des gens dépressifs est assez phénoménale (« Coucou, je fais des blagues pour cacher la misère.« ) Il n’y a pas grand chose à dire et peu de conseils à donner. Juste peut-être que cette société de la « win » soit plus indulgente et ne caricature pas la maladie comme c’est souvent le cas.

L’autre aspect, c’est l’idée du manque de reconnaissance, cette idée que le fait d’avoir une situation stable, des gens aimants autour de soi, des privilèges (bien réels) empêcherait la maladie. C’est le plus rageant, vous pensez bien. Mais ça ne marche pas dans ce sens là. Et bien-sûr qu’on se sent plus honteux, plus merdique même, quand on a ses deux jambes, des sous sur son compte et une vie qui va à peu près bien. C’est le cercle infernal de la culpabilisation qui alimente les symptômes.

Le tabou

Parce qu’il y a un tabou autour de la dépression, alors que les médocs se vendent par paquets de mille dans les pharmacies de France et de Navarre (et par delà nos frontières, of course) : tabou lié à la caricature (le blob avachi sur son canapé ou l’hystéro qui menace de se trancher les veines avec une petite cuillère), mais aussi et surtout, à l’idée de ce que doit être un être humain fonctionnel et intégré.

« Nous sommes tous malheureux. »

Si on retombe un tout petit peu dans le temps, on constate que tout signe de faiblesse « mentale » était violemment réprimé chez les hommes (virilité oblige) et traité de manière inhumaine chez les femmes (coucou la lobotomie). Aujourd’hui, les mentalités ont évolué un chouïa, mais pas tant que ça. Une société basée sur un individualisme galopant couplé à une nécessité de productivité constante a bien du mal à accepter le chaland paralysé par la maladie, qu’elle soit mentale ou autre. Il FAUT être HEUREUX, c’est le défi du nouveau millénaire. Je ne vais pas revenir sur mon analyse de cette volonté stérile (Le bonheur n’existe pas, allez salut.) mais un peu sur le côté excluant de la chose. Parce que les humains ne sont pas programmés pour « être heureux » et que certains ont un déficit en capacité de joie, la course moderne à la perfection intérieure devient sans fin, sans fond, et laisse un tas de gens sur le carreau. Ça ne marche tout simplement pas. Personne, dépressif ou pas, ne peut rentrer dans les cases de la société de la réussite, et nous ne pouvons pas continuer à cacher les trucs qui sortent du cadre sous le tapis.

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« Je ne veux pas être une perdante. »

J’en ai déjà parlé dans mon article sur la tristesse (vous pouvez le consulter ici) : on sait bien que la réalité de notre condition nous angoisse, on essaie de compenser par tous les moyens pour ne pas faire partie du troupeau des perdants de la life, quoique nous entendions individuellement sous ce terme. Tous, sans exception, nous vivons dans le peur de faire pitié, et faire pitié aujourd’hui c’est quand même bien ne pas sembler trop apte à ce bonheur après lequel on nous force à courir. Personne ne dit : « Je me sens triste aujourd’hui » comme on balance des « Je suis enervé.e » ou je « Je suis fatigué.e » ; la tristesse n’a pas sa place dans l’espace public, elle n’a pas sa place dans les conversations, car elle serait intime, trop intime.

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Dalida, (je t’aime), dépressive chronique sublime.

Quand je parle de tabou, j’en parle aussi autour du suicide; le côté effaré des News lorsqu’elle relatent la mort volontaire d’une vedette tellement drôle et talentueuse, comme si « tout ça » (la drogue, les comportements à risque, l’auto-médication etc) était une sorte de monstre informe et mal connu, dont on n’a pas trop envie de parler. Mais il faut bien comprendre que le passage à l’acte est souvent précédé de longues années de maladie, que personne ne veut/peut voir. Cela vaut pour toutes les strates de la société (Je n’ai JAMAIS eu, en 12 ans de carrière, de prévention, informations, voire même juste photocopie, sur le suicide chez les profs. Ça n’existe tout simplement pas.)

Le personnage

Le « personnage » du dépressif est si loin et si proche. Car la seule façon d’aborder ce sujet qui gêne, c’est souvent l’utilisation de métaphores, parfois très enfantines pour décrire la maladie. Il est faux de dire que l’on en parle pas; on en parle, de manière détournée, cachée, édulcorée, comme de l’homosexualité dans les péplums des années 40.

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« La vie ça craint , quoiqu’il arrive. »

Le personnage du dépressif ou de la dépressive a bien des ressorts narratifs, car son mal-être le rend plus intéressant que le commun des mortels. Notre paysage mental est peuplé, dès le plus jeune âge, de dépressifs chroniques qui se traînent, pour notre plus grand bonheur. Ils sont plus ou moins bien vus, écrits, pensés ; ils versent souvent dans la caricature ou possèdent de tels ressorts comiques que le sujet est une fois de plus évité, détourné. Du professeur de potions impassible, au romantique au bord de la folie en passant par l’ado cinglante, on reste dans l’effleurement, le contournement, l’évocation. Ce n’est ni bien ni mal, on n’est pas là pour faire de la prévention façon sécurité routière. Mais ce qui nous en reste, c’est l’idéalisation ou le rire. La maladie est utilisée, parce qu’on a bien besoin de se marrer ou de se faire peur, et que la malheur teinté de cynisme c’est plus marrant qu’une blague de Toto et plus profond que l’histoire d’une fille qui tombe amoureuse de son jeune patron qui-a-un-petit-problème-de-perversion-narcissique.

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Heathcliff, mon personnage dépressif (et complètement pas sympa) préféré.

Mais la finalité, c’est que l’image qu’on se fait des personnes atteintes de dépression, est duelle (cynique et marrant/triste et apathique). Ça n’a pas une très grand importance, mais cela façonne quand même notre façon de penser.

Les « histoires » ont une fonction essentielle dans notre développement : les narrations sont multiples, variées, et aujourd’hui de plus en plus fines. On peut accéder à plus de nuances, à la fois car bien des tabous sont levés, ou en passe de l’être, et aussi car celles et ceux qui écrivent sont des gens, des vrais gens, atteints parfois de maladie mentale.

Si je dois faire une parenthèse un peu décalée, je me laisserais aller à parler de Winnie l’ourson, Winnie the Pooh, dans le texte, et de la façon formidable dont les personnages caractérisent la maladie mentale. Je ne vais pas revenir sur chacun d’entre eux (mais si ça vous intéresse, cliquez ici, l’article est drôle) mais parler de Bourriquet (Eeyore), qui symbolise la dépression de façon parfaite.

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« C’est bon, j’apprendrais à vivre sans. »

Il le verbalise très clairement, dans le texte : il ne sait pas être heureux. Il lui manque sa queue, il lui manque quelque chose pour être complet, il le sait, il essaie de mettre des postiches, de compenser, même si ça ne marche pas. Il ne met aucun espoir dans ce geste de camouflage : il sait, profondément, que ce qui lui manque n’est pas remplaçable, pas de cette façon, mais il accepte ce jeu social, tout comme il accepte sa différence.

Il est formidablement caricatural, mais aussi très finement écrit : sage, bienveillant avec les autres et drôle parfois, de sa façon pessimiste.

  • “A tail isn’t a tail to them, it’s just a little bit extra at the back.”

« Une queue n’est pas importante pour eux, c’est juste un petit extra dans le dos.« 

Il résume ici ce que l’on ressent lorsque l’on souffre de dépression : les « autres » ne mesurent pas l’importance de ce qui nous manque, de ce qu’ils ont et dont ils bénéficient. On ne sait que quelque chose est important que lorsque cette chose nous fait défaut.

  • We can’t all, and some of us don’t. That’s all there is to it.”

    “Can’t all what?” said Pooh, rubbing his nose.

    “Gaiety. Song-and-dance. Here we go round the mulberry bush.”

« Nous ne pouvons pas tous et certains d’entre nous ne le font pas. C’est tout ce qu’on peut en dire. » « On ne peut pas quoi? » Dit Pooh en se frottant le nez. « Gaieté. Chanson et danse. On fait le tour du mûrier en se tenant par la main. Tout ça. »

Et ce qui est formidable, c’est qu’à aucun moment , ses amis (aussi tarés que lui, je dois l’admettre), ne le rejettent : il vient aux fêtes, accompagné de son spleen et de son pessimisme et tout le monde l’accepte comme ça.

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« Le problème avec toi, Bourriquet, c’est que tu es ton pire ennemi. » « Tu te trompes, Winnie. mon problème c’est que je suis mon meilleur ami. »

Je dirais : c’est une belle leçon pour nous tous. Si chacun pouvait exister dans sa différence, sans la pression de la « normalité », le repos serait total.

Alors quoi ?

Y’a-t-il une conclusion à cet article ? Je le dis tout de suite: non. Je n’ai trouvé que des pistes. Des ébauches. J’ai arrêté le traitement. J’ai appris à accepter la maladie. Ouvert les yeux sur la réalité et compris que je ne suis pas responsable. Cette pensée et la réalisation que je n’avais pas la main sur la maladie, m’ont aidé à guérir. J’ai appris à être plus indulgente avec moi-même, à ne pas me juger, comme je l’ai toujours fait, sévèrement, sans aucune pitié. Est-ce pour autant que je m’apitoie sur moi ? Non. Est-ce pour autant que je n’essaie pas de faire mieux, d’être meilleure avec les gens qui j’aime, plus juste, moins envieuse, plus sérieuse ? Non.

Aujourd’hui, je sais ce que j’ai. Cela m’aide à m’évaluer, à me comprendre, à réadapter mes réactions. J’ai moins peur.

Je suis moins bien que durant le traitement, moins mal qu’au pic de la maladie. J’essaie de sortir du gris, les couleurs sont plus vives, parfois le noir et blanc revient en force. Je fais ce que je peux.

J’ai réussi à en parler autour de moi. J’ai fait mon «coming out». J’essaie de ne pas avoir honte, de ne pas rougir, parce que je suis aussi valable que quelqu’un d’autre.

Je me réserve le droit de changer d’avis sur la psychothérapie. De reprendre des médicaments ou de ne plus jamais rien faire. Je vis avec. Je sais que ce que j’ai.

C’est le début. C’est déjà ça. 

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Et n’oubliez pas : vous ne pouvez pas souffrir de dépression saisonnière si vous souffrez de dépression toute l’année. Vivement l’hiver !

Prenez soin de vous.

2 Comments

  • Karine dit :

    Tu nous signes, une fois de plus un article tout en justesse et délicatesse. C’est un sujet tellement périlleux que je salue la performance.

    Je me retrouve énormément dans tes lignes, un mal de vivre depuis quasi toujours, on apprend alors à donner le change, on devient même tellement bon à ce jeu là que lorsque le diagnostique est posé, tout le monde en tombe de sa chaise : « Toi, une dépression ? ». Personne ne pouvait se douter de ce qui jouait en moi et cela m’allait plutôt bien. Ça évite les jugements et les explications à rallonge. C’était « mon truc ». Je me souviens avoir fait le deuil du bonheur vers 9 ans. Comme tu le dis très bien dans ton article, cela ne nous empêche aucunement de connaitre des moments de joie ou de plaisirs. Avoir ça, c’est déjà beaucoup. Etant issue d’une famille avec des cas psychiatriques lourds (que ce soit du coté de ma mère ou de mon père), je crois que dans le fond cela me faisait un peu chier – pour le dire très trivialement – d’admettre que moi aussi j’avais sans doute quelques petits soucis et surtout, je ne voulais pas accabler encore plus mes parents déjà au fond du trou. J’ai trouvé une soupape, l’écriture. J’écrivais énormément, et je protégeais mes fichiers avec un mot de passe.

    J’ai fonctionné comme cela pendant des années avec des moments plus difficiles que d’autres, mes rituels et mes petites parades me maintenaient pile à flot. Puis je suis devenue mère à mon tour et là tout m’est remonté x8000 en pleine tronche. C’est à ce moment précis que j’ai littéralement perdu pied. Quand on n’est plus capable de réfléchir correctement et que les limites du réel et de l’irréel se floutent, l’écriture jusque là salvatrice devient impossible. Pour la faire courte, je suis passée par des états psychotiques. Mais la vie est quand même bien faite et le réel a réussi à me rattraper : mon bébé.

    Comment, je ne sais pas, mais j’ai réussi petit à petit à retrouver une certaine stabilité, seule, sans aide particulière mais avec le sentiment que la faille qui m’habitait depuis toujours était désormais un cratère que je tentais tant bien que mal de reboucher. Puis de glissements de terrain en glissements de terrain, arriva ce que devait arriver : le précipice puis la chute vers le sans fond total. A partir de là, c’était demander de l’aide ou mourir.
    Je n’ai pas hésité une seule seconde à prendre les médicaments que l’on m’a prescrit, ça ne pouvait pas être pire que ce j’étais en train de vivre, je n’avais vraiment rien à perdre. Les premières semaines furent un calvaire, car comme on le sait les anti-dépresseurs accentuent les symptômes avant de les réguler. Puis j’ai commencé à voir des choses que je n’avais jamais vues. Tout comme toi, cela m’a rendu triste au possible en prenant conscience de ce à coté de quoi j’étais passée pendant tout ce temps. Je tiens à préciser que je ne m’étais pas transformée en pile électrique ultra joyeuse, j’avais simplement cessé d’être triste et vide en permanence.

    J’en arrive au point de la psychothérapie et j’ai tendance moi aussi à ne pas trop vouloir savoir. Comprendre c’est bien, cela permet de mettre à distance, mais mettre à distance ne veut pas dire effacer. On ne pas guérit de ce genre choses, au mieux on apprend à vivre avec et on sait où trouver l’aide nécessaire en cas de crise de majeur.

    Pour ce qui est de la psychiatrie, on peut lui faire le procès de normer les individus mais il me semble qu’une situation est jugée pathologique quand elle altère considérablement le fonctionnement de la personne dans ses forces vives. L’internement forcé reste assez rare, sauf pour des cas psychotiques présentant un danger imminent.

    En ce qui concerne les représentations de la « maladie », on est en effet souvent loin du compte car je crois que dans le fond, personne ne veut vraiment savoir de quoi il en retourne exactement. J’ai vu des personnes de mon entourage totalement flippées de ce que je pouvais leur partager, ce fameux regard entre la pitié et la peur. Evidemment, c’est inconscient, mais ça fait quand même mal et ça nous précipite davantage dans le mutisme et la solitude, convaincu que l’on doit ravaler sec, la fermer et avancer parce que de toute façon on est seul dans vieux bail tout pourri. CE QUI EST FAUX.

    Je tiens très sincèrement à te remercier pour cet article. Je pense qu’il sera utile à de nombreuses de personnes. Et n’arrête jamais d’écrire stp, c’est un réel plaisir de te lire.

    Des bises et puis bah comme j’aime le dire : nique la vie.

    • Wildchild dit :

      Merci tellement pour ce commentaire. J’en comprends chaque ligne de tout mon coeur. Merci de m’avoir lue, merci d’être là !
      *Coeur avec les doigts *

      Plein de bises

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