A-t-on le droit d’être tristes ?

Chose promise, chose due.

Après vous avoir bassinés avec la bienveillance, je reviens ici sur cette copine un peu encombrante qu’est la tristesse.

*Attention anecdote*

L’été 2002 ou 2003, je bossais dans une grosse boîte de location de matériel de chantier, à la comptabilité (ne me demandez pas pourquoi). Je préparais mon concours d’instit’ et n’avais, bien évidement, aucune qualification pour ladite discipline. Juste beaucoup de bonne volonté et surtout, une grosse dose de besoin d’argent.

J’ai donc entr’aperçu le monde merveilleux du travail de bureau, totalement inédit et la merveilleuse joie d’avoir un supérieur hiérarchique pas très malin, aux tics verbaux dignes d’un Jean-Claude Convenant en goguette.

« Dites-lui juste de m’appeler dès que possible, dès que c’est possible. »

L’une des aide-comptables avait perdu son frère le mois précédant mon arrivée. Elle venait de reprendre le boulot. Je me souviens d’une détresse infernale. Elle ne parlait que de ça, ne réussissait pas à penser à autre chose. J’avais 20 ans, pas les mots, ni, je l’avoue, la force de prendre cette inconnue à bras-le-corps. J’avais perdu un proche 4 ans avant, dans des conditions violentes, sans avoir expérimenté ni de près ni de loin, le moindre début de travail de deuil. Je ne savais littéralement pas quoi lui dire.

 À la pause café, près de la machine, ça discutait sec. Les autres collègues ont commencé à se plaindre d’elle. De plus en plus. Elle parlait trop, elle saoulait tout le monde, ça faisait deux semaines, c’était bon, blablabla. Devant elle, rien, pas un mot de réconfort. Ils la laissaient s’empêtrer dans sa logorrhée, impassibles. J’ai essayé de dire à ses collègues qu’elle faisait ce qu’elle pouvait. « On est au boulot. »

Leur intransigeance m’a un peu dévastée.

*Fin de l’anecdote*

Je ne cherche pas à jeter l’opprobre sur ces braves gens. Je pense sincèrement que ce mélange d’indifférence et d’égoïsme n’est qu’une protection contre la tristesse, que personne, PERSONNE ne veut laisser entrer nulle part.

Pourquoi ? Comment ?

On la nie

Si toute éducation passe par l’apprentissage de la vie en commun et de la gestion des émotions (on ne crache pas sur son petit copain quand il ne laisse pas gagner au Monopoly, et c’est bien normal), la tristesse, bénéficie, selon-moi, d’un traitement à part.

« Oh ben il ne faut pas être triste !« 

Combien de fois avons-nous entendu prononcer cette phrase lorsque nous étions enfants ?  Si on se penche sur cette injonction (qui part d’un bon sentiment), ça fait un peu flipper. C’est impossible de ne pas être triste. Ça n’existe pas. Consoler un enfant revient à lui interdire de se laisser aller à sa tristesse. Adulte, c’est pareil : il ne faut pas être triste, c’est caca. En colère pourquoi pas, triste, non. Or, si la colère peut s’évaporer, la tristesse colle aux basques. On nous apprend donc à savamment la cacher : elle devient un bagage, notre petit sac à dos invisible.

L’enfance, résumée en une image.

Évidement, c’est une histoire, aussi, de pudeur, voire de politesse : on ne jette pas son malheur, son mal être à la tête des autres. J’ai été élevée comme ça. Les autres aussi souffrent probablement, fais pas ta maligne : ma mère.

Mais la tristesse, est-ce vraiment du mal-être, du malheur ?

On a peur du mot

J’ai très rarement entendu un collègue, ami, connaissance me dire qu’il était triste. Fatigué, en colère, déprimé, trahi, oui. Triste véritablement, très peu. Nous utilisons tous les synonymes imaginables, toutes les circonvolutions pour évoquer cette notion indicible.

Nous.

Tout comme on ne répond jamais « NON ÇA VA PAS » à quelqu’un nous saluant en coup de vent, on ne répond rarement « Je suis triste » à notre copine qui nous demande pourquoi on est chafouine. Ce sentiment a-t-il pourtant disparu de nos radars? Ne ressentons-nous plus que de la mélancolie, du chagrin, du « blues« ? Le terme, pratique « d’émotion » est devenu un substitut falot, sans grande envergure, qui nous permet de toucher le concept du bout des doigts. C’est que le mot « tristesse » porte un poids, celui de la vérité : il est lourd, plein, plein de trop de sens, du réel de nos peines. Être triste, ce n’est pas être angoissé, déprimé : la tristesse est une émotion profonde, qui dure dans le temps et dont on ne peut se départir avec un programme en 5 étapes.

Du coup, en ne le prononçant pas, nous croyons ne pas le faire exister.

On veut la faire disparaître

J’enfonce une porte ouverte en écrivant ces mots : notre société aime les gagnants. Le paradoxe réside dans cette incroyable violence symbolique : il faut réussir (positif), tout en supportant une bonne dose de compétition, de sarcasme, d’inégalités et de violence objective (négatif). Réussir sur un gros tas de caca où tout le monde galère, en somme. Les modes de vie alternatifs, les mentalités positives, l’aspiration à quelque chose de plus sain, de plus joli, ne sont pas épargnés : il faut réussir, quoi qu’on ait choisi (devenir vegan, militer, monter sa boîte de macramé, que sais-je). Réussir selon ses critères, mais réussir quand même (on en reparlera). Bref, si cette bonne dose de positivité est motivante et permet d’aller plus loin, elle relègue dans un coin, encore et toujours notre copine collante qui a du mal à nous laisser tranquilles. Il faut offrir, constamment, le visage impassible de celui qui canalise ses émotions. Soit. La joie, l’énervement, le stress (hyper valorisé au boulot), la colère (très valorisée dans certaines situations aussi), l’exaltation sont pourtant autorisés, même s’ils dépassent parfois du cadre. La tristesse est bannie, complètement, car elle est associée, à tort, à la défaite (très crainte), à l’inertie, au manque de combativité.

« Tu souris mais il y a de la tristesse dans tes yeux. Pourquoi? »

Ne pas être faible, ne pas se laisser aller, ne pas se laisser submerger par ses émotions, les mantras de notre époque.

La tristesse est-elle une affaire de loose, un sentiment véritablement négatif?

On la médicalise

Du coup, on traite la tristesse comme une maladie. Ben oui, c’est objectif, distancé et plus pratique. Prendre des médocs, soigner ça comme une grippe. Pourquoi pas ? Mais les wagons de français qui prennent des anti-dépresseurs sont-ils tous vraiment malades ? À quel moment la tristesse est-elle devenue la dépression ? La frontière est dure à circonscrire. On  nous dit : « C’est facile, elle devient dépression lorsqu’elle t’empêche de vivre, de fonctionner ».

Pas faux. Mais n’est-ce pas le résultat de toute cette énergie passée à la cacher, à la minorer ? ET SI ce schéma moderne de va-et-vient entre notre moi profond, celui que nous offrons au monde et l’être que nous aspirons à devenir était la dynamique même de notre épuisement mental?

Dans Tristesse ou dépression ? : Comment la psychiatrie a médicalisé nos tristesses, les auteurs reviennent sur le postulat moderne que la tristesse est une forme de dépression. Les professionnels ont donc tendance à offrir un geste médical (médication, thérapie, voire hospitalisation) à un sentiment normal, récurrent et  courant.

Doit-on aller se cacher au fond du cabinet d’un spécialiste pour pleurer?

On la rationalise

J’ai lu, récemment, un article qui donnait les clés du combat contre la tristesse. Cette lutte s’articulait en plusieurs étapes, la première étant de la « regarder en face », ce qui me parait assez illusoire, la tristesse étant une émotion. Je suppose que l’auteur signifiait l’analyser, la mettre à distance. Or, il me semble que cette volonté de distanciation a un effet inverse. Ce sentiment nécessite d’être expérimenté ;  l’analyse ne résiste pas au réel, c’est-à-dire, l’existence même, la réalité de la tristesse.

S’en venaient les conseils pour « s’en débarrasser », « la prise de conscience » étant faite (on ne sait pas trop comment d’ailleurs) : le sport, l’alimentation, la méditation, des trucs cools et sains en somme, qui ne peuvent pas faire de mal.

Exemple dans cet article : « La pensée positive consiste à focaliser son attention sur des choses réjouissantes. Une veille stratégique est à mettre en place afin d’écarter, chaque fois qu’elles se présentent, les pensées tristes au profit d’images agréables.« 

Cette volonté de circonscrire, mettre en boîte, voire de ne pas ressentir la tristesse m’interroge.

Cette dynamique n’est-elle pas, au final, contreproductive? 

Alors, quoi ?

Non la tristesse n’est pas le mal-être, le spleen, le blues, l’angoisse.  La tristesse n’est pas du vide. La tristesse n’est pas du rien. Si le sentiment de dépression peut donner le vertige de la mort, celui de la tristesse, nous fait toucher du bout de l’âme, un éternel commun : celui de notre condition, celle d’un être qui existe et qui souffre de l’âme. Cette étendue est infinie. Elle est nourrie de choses qui ne sont certainement pas positives.

Je ne dis pas qu’il y a de la vérité dans la souffrance.  Mais qu’il y a beaucoup de nous dans ce qui nous rend tristes.

  • La tristesse est une émotion de base

Pourquoi sommes-nous tristes ? La raison la plus prégnante reste le deuil : le deuil d’un être cher, d’un projet, d’une amitié. La vie est une succession de deuils. Vieillir, c’est apprendre à vivre avec sa tristesse.

  • C’est aussi une émotion compensatoire 

Les émotions nous guident et nous aident à savoir où nous en sommes. La tristesse, comme les autres, permet de palier à certaines situations, à supporter, à comprendre.

  • Comme la joie, la tristesse nécessite d’être vécue, incarnée.

Mais nous n’avons pas le mode d’emploi, puisque nous faisons tout ce que j’ai évoqué plus haut : la minorer, la cacher, la mépriser.

Peut-être, allez je me lance, que si nous apprenions, dès le plus jeune âge, à la vivre, à la voir, à ne pas la repousser, les cabinets psychiatriques seraient un peu moins bondés. Peut-être que si nous l’envisagions non plus comme un sentiment morbide, mais comme une absolue nécessité, elle ne deviendrait pas dépression.

Hum, moui

Oui d’accord, encore une fois, la frontière entre mal-être et tristesse nous pose problème. Mais tous les professionnels qui travaillent sur la plasticité du cerveau (pour les victimes notamment), vous le diront : les émotions se déplacent, foutent le bordel, vont là où ils ne faut pas et créent des réactions qui pour le coup, peuvent mener à la maladie. Du coup, je persiste, éduquons-nous à être tristes, pour ne pas laisser filer cette petite maligne dans des zones où elle n’a rien à faire.

Un personnage génial, un film magnifique sur le sujet.

 Bisou.

2 Comments

  • Djahann dit :

    Quel bel article ! C’est tout à fait ça ! La tristesse est une émotion qui doit vivre sa petite vie, comme les autres. La nier, c’est lui laisser la possibilité d’exister ailleurs de façon sournoise voire dévastatrice. Beaucoup de gens manquent d’empathie et n’accepte pas la tristesse des autres de peur que ça ne soit contagieux ou parce que ça les renvoie à celle qu’ils essaient d’occulter.

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